L'Oise Agricole 06 avril 2017 à 08h00 | Par Florence Guilhem

Les paysans sont les parfaits boucs émissaires de la modernité

Pierre Bitoun, chercheur à l’Inra, a cosigné avec Yves Dupont, «Le sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique», aux éditions l’Echappée. Interview.

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- © Florence Guilhem

Le titre de votre livre est «Le sacrifice des paysans». Qu’entendez- vous par sacrifice?

Il s’agit de la disparition des sociétés paysannes et rurales qui, durant un millénaire en Europe, ont structuré l’ensemble de la vie sociale et l’espace national. Or, à partir de la Seconde Guerre mondiale, ces sociétés ont été absorbées par la société industrielle, puis de services, et prises dans une spirale productiviste qui s’est peu à peu étendue à tous les secteurs d’activité.

En agriculture, nous sommes passés d’une politique d’autosuffisance alimentaire à une politique résolument orientée vers l’exportation, dont les effets négatifs, écologiques, sanitaires, sociaux et humains, n’ont pas tardé à se faire sentir. Les mondes paysans et ruraux sont devenus un secteur d’une économie de marché généralisée.

 

Concrètement, quelles formes a revêtu ce basculement et remodelage du monde paysan?

Dès 1945, sous l’impulsion du modèle américain, les paysans ont été incités à mécaniser leurs exploitations, à recourir aux intrants chimiques, à commercialiser la totalité de leurs productions, sous la pression de l’Etat, des firmes en amont et en aval, des techniciens des chambres d’agriculture, des organisations professionnelles agricoles, ou bien encore de nombreux économistes.

Une partie de la paysannerie y a aussi concouru, car on lui promettait les bienfaits du progrès, en lui confiant, par ailleurs, le projet messianique de nourrir la planète. C’est ainsi que la majeure partie des paysans sont devenus des agriculteurs productivistes.

 

Pourquoi les sociétés modernes ont-elles décidé de les sacrifier?

Les raisons sont multiples. D’abord, le paysan est celui qui est en lien avec l’organique, alors que la modernité ne rêve que d’aseptiser le monde. Il est aussi celui qui est attaché à la terre, alors que la modernité se projette dans le hors sol et dans la colonisation de l’espace.

Le rapport au temps est aussi contraire, le rythme des saisons, la lenteur, la patience s’opposant au temps moderne qui ne jure que par la vitesse, la mobilité, la fin de tout enracinement. Enfin, le paysan, à la différence de l’agriculteur, fonctionne principalement selon une logique pré-capitaliste, fondée sur la valeur d’usage et l’autonomie, ce qui fait de lui un être rétif à la logique de la marchandisation généralisée.

C’est ainsi, pour toute une série de raisons anthropologiques, économiques, politiques ou symboliques, que les paysans et leurs sociétés doivent disparaître. Ils sont, en fait, les parfaits boucs émissaires de la modernité.

 

Vous évoquez même un ethnocide des paysans. N’est-ce pas exagéré?

Non, nous utilisons ce terme pour deux raisons. En premier lieu, on a, durant des siècles, considéré les paysans comme des Indiens, des sauvages de l’intérieur, qu’il fallait convertir de gré ou de force à la modernité. Ensuite, il y a eu dès l’immédiat après-guerre un intense travail de dévalorisation de leurs pratiques et de leurs visions du monde, et c’est aussi à ce titre que nous parlons d’ethnocide.

Les anciens mondes paysans et ruraux,on les «visite» maintenant dans des musées ! Symboles, s’il en est, de la destruction d’une culture…

 

Quelles sont les conséquences de cette disparition?

Vaste question. La première conséquence concerne évidemment la situation même des agriculteurs. En soixante-dix ans, la population active agricole française a fondu, divisée par plus de dix. A l’échelle mondiale, on est passé de 80% de la population active totale à 40%. C’est vertigineux, et cela continue !

Par ailleurs, les agriculteurs productivistes sont plongés dans une crise permanente, qui résulte de leur mise en concurrence au niveau national, européen et mondial, de prix et de revenus tirés toujours plus vers le bas, et d’une course sans fin à la productivité, l’investissement et la concentration. Sans oublier les sols épuisés ou la qualité des aliments !

Cette spirale conduit aussi à de nombreux déserts sociaux, où commerces de proximité et services publics disparaissent, tandis que l’on fait miroiter l’avenir touristique radieux des campagnes. Tous ces mécanismes à l’oeuvre dans le monde rural ont aussi des conséquences politiques et font, actuellement, le lit de l’extrême-droite.

 

Pensez-vous que la disparition des paysans est irrévocable?

Non. Mais pour que les choses changent, qu’on opte clairement pour une agriculture paysanne, qu’on engage un véritable travail de recomposition du tissu social des campagnes, il faudrait rompre avec le modèle productiviste suivi depuis soixante-dix ans.

C’est-àdire mettre au pas la finance mondiale, refonder la Pac, contraindre les grandes surfaces à payer un prix décent aux agriculteurs, accroître les aides nationales aux petits producteurs et aux commerces de proximité, etc. Ce qui suppose une transformation politique de fond en comble de nos institutions.

Aussi faut-il craindre que les formes actuelles du «progrès», n’en viennent à dévorer le renouveau paysan, qui subit aussi la raréfaction des terres agricoles.

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