L'Oise Agricole 18 janvier 2018 à 08h00 | Par Dominique Lapeyre-Cavé

L’Ukraine, terre de fermes géantes et sérieuse concurrente

Le groupe Carré, entreprise familiale en négoce agricole, basé à Gouy-sous-Bellonne (62) organisait pour ses clients de l’Oise une réunion sur le thème «des moyens au service de vos performances». Parmi les différents intervenants de l’après-midi, Jean-Paul Kihm suscitait l’intérêt de la soixantaine de producteurs présents par son témoignage d’agriculteur en Haute-Marne et en… Ukraine !

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Maximilien Carré, directeur général délégué du Groupe Carré. © Dominique Lapeyre-Cavé Teddy Riouffreyt, ingénieur développement chez Jouffray Drillard. © Dominique Lapeyre-Cavé

Car l’itinéraire de cet agriculteur innovant est loin d’être banal. En 2003, avec ses 2 amis, Jean-Loup Michel et Florent Renard connus à Jeunes Agriculteurs, ils décident de s’associer en regroupant leurs activités agricoles, exploitations et entreprises de travaux agricoles. Ils font un énorme travail sur les charges de mécanisation et reconfigurent leur cheptel mort en achetant et revendant des matériels afin de réduire leurs charges.

Puis ils commencent à s’intéresser à l’agriculture hors de nos frontières dès 2006 car le contexte européen n’est alors pas favorable. Ils s’orientent plus particulièrement vers l’Ukraine. «Le parcellaire est groupé, les terres de tchernozium propices aux cultures, les seulement 500 mm de précipitations annuelles assez bien répartis, les charges fiscales et sociales faibles et une déprise foncière existe alors» détaille Jean-Paul Kihm. «Et comme les banques étaient prêtes à nous suivre, dès que nous avons eu l’opportunité de reprendre une ferme d’environ 1.000 ha à l’Est de l’Ukraine, près de Dnipropétrovsk, nous nous sommes lancés !»

Un contexte particulier

La première année n’est pas très encourageante. La ferme est en mauvais état, les terres abandonnées et, malgré un personnel compétent et motivé, la sécheresse de l’année engendre des résultats décevants. Mais le groupe, devenu Agro KMR, poursuit, expérimente, se structure, apprend, ose et s’adapte si bien au contexte ukrainien qu’il cultive aujourd’hui 11.000 ha en trois sites. Il a d’abord fallu apprendre à composer avec la climatologie qui fait varier les températures de – 35°C l’hiver à + 40 °C l’été. Et même si les terres sont de bonne qualité avec des parcelles en moyenne de 85 ha, l’approvisionnement et la logistique sont catastrophiques. Par contre, les acheteurs sont très exigeants quant à la qualité des produits livrés : «ici, si ton camion de blé n’a pas la qualité requise, tu repars avec, personne ne te l’achète» témoigne Jean-Paul Kihm. Et puis la monnaie est fluctuante, l’encadrement technique inexistant. Par contre, survivance de l’époque soviétique, la réglementation est très lourde et l’administration particulièrement tatillonne. En cela, l’Ukraine n’est pas le pays des libertés comme certains se l’imaginent. Et puis l’instabilité politique demeure, même si les rapports avec le voisin russe semblent s’être figés. D’ailleurs, il existe même, à côté de l’assurance récolte et hiver à laquelle les associés souscrivent tous les ans, une assurance guerre !

Autre point très différent : le fermage. Les propriétaires fonciers sont les anciens salariés des kolkhozes auxquels la révolution a attribué les terres. Ils sont propriétaires de parts de 4 ou 8 ha et ont l’habitude de louer à l’année, et au plus offrant ! Dans ces conditions, impossible d’investir et les trois exploitants français ont négocié avec leurs 2.200 propriétaires des contrats de 15 ou 20 ans, avec un loyer satisfaisant pour ces derniers, payé en argent. Ils emploient également une quarantaine de salariés, comptables compris, dont une dizaine de gardiens sur les trois sites, habitude des kolkhozes. Comme ils paient leurs salariés 4 fois le salaire moyen, soit 600 €/mois, ils sont bien acceptés localement ; l’agriculture est plutôt privilégiée car c’est la seule activité qui fonctionne bien en Ukraine.

Des résultats incomparables

Le comparatif entre les charges de structure ou opérationnelles avec le Nord-Pas-de-Calais ou même la Picardie est bien entendu à l’avantage de l’Ukraine où les charges sociales sont très faibles : 33 € de frais de personnel à l’hectare en Ukraine contre 207 € dans nos régions. Les charges opérationnelles (engrais, traitements, semences) sont également 3 à 4 fois moins élevées. «Le poste le plus élevé est celui des insecticides, à cause d’une biodiversité très importante. Par contre, comme le climat est relativement sec, peu d’attaques de champignons et bactéries donc peu de traitements fongicides» précise Jean-Paul Kihm. Côté désherbage, c’est l’ambroisie qui est très développée et concurrence fortement les cultures.

Côté charges en Ukraine, Jean-Paul Kihm estime qu’il est nécessaire de s’assurer contre les risques : récolte, hiver (une fois que l’expert a vérifié que votre blé est bien implanté avant l’hiver !) pour environ 12 à 13 €/ha. La première année d’installation d’ailleurs, c’est grâce à l’assurance récolte que le cap de la sécheresse a pu être passé. «Mais les exploitants locaux s’assurent peu, sans doute à cause du coût que cela représente et parce que ce n’est pas dans leur culture» confie l’agriculteur haut-marnais. Le matériel est bien entendu dimensionné pour des exploitations géantes, avec des largeurs de travail bien au-delà de ce qui se pratique en France.

Du potentiel à exploiter

Si Jean-Paul Kihm et ses associés ne voient pas, pour leur exploitation haut-marnaise, des pistes d’amélioration en dehors de la réduction des charges, du semis direct ou de l’utilisation de plantes compagnes pour le colza, le champ des possibles leur paraît beaucoup plus large en Ukraine. D’ailleurs, l’évolution des produits, charges, marge brute et EBE est très encourageante (voir schéma). En effet, pour le blé, le matériel génétique date de l’époque soviétique, il n’existe pas de catalogue officiel avec des variétés sûres et un jour, la possibilité d’importer des semences modernes et mieux adaptées fera progresser considérablement les rendements. C’est déjà le cas pour les tournesols hybrides qui donnent d’excellents résultats.

«Les pluies sont parfois irrégulières et nous avons déjà semé du blé en septembre, juste après des précipitations. Par contre, il a fallu attendre fin octobre pour recevoir les pluies suivantes. Dans ce cas, quand les conditions sont idéales, avec nos matériels de grosses dimensions, nous travaillons 24 h/24, les salariés se relaient. Nous pouvons ainsi semer 250 ha de blé par jour» explique Jean-Paul Kihm. Lui et ses associés se relaient sur place environ 280 jours par an. Ils ont appris le russe et leur salarié français sur place parle l’ukrainien. Ils ont la possibilité, via des montages sociétaires, de rapatrier les bénéfices en France pour échapper au risque monnaie, très grand en Ukraine.

Actuellement, ils vendent leur blé à 130 €/t, lequel est ensuite exporté via le port Odessa et vient concurrencer les blés européens. Vu les marges de progression qui existent, la tendance n’est pas près de s’inverser. Et si c’était à refaire ? Sans hésitation ! répond Jean-Paul Kihm. C’est un challenge, une entreprise audacieuse, une réussite économique et aussi une belle aventure humaine et collective.

Groupe Carré : des solutions pour améliorer les performances

Ont été présentées lors de cette réunion des solutions innovantes. Teddy Riouffreyt, ingénieur développement chez Jouffray Drillard, semencier, a exposé la technique des plantes compagnes du colza. Il s’agit de plantes, essentiellement des légumineuses qui sont semées en même temps que le colza et dont la présence doit permettre de déplafonner les rendements du colza, restituer environ 30 unités d’azote au colza, concurrencer les adventices, limiter la pression des insectes et notamment des grosses altises. Des essais mené avec de la vesce pourpre ou du trèfle d’Alexandrie semés à 12,5 kg/ha (200 graines/m2) sont prometteurs. Le retour sur investissement varie de 0 à 100 €/ha avec un itinéraire technique validé.

Cette technique est utilisable sur des parcelles propres ou moyennement sales, avec des semis un peu plus précoces afin de la biomasse profite des jours plus longs pour se développer. L’idéal est qu’elle atteigne 1 t MS/ha à l’entre hiver. Au cours de celui-ci, le gel va détruire les plantes compagnes, libérer ainsi l’azote dont le colza profitera à la reprise de végétation. Le coût du mélange est d’environ 50 €/ha et permet d’optimiser la culture du colza tout en diminuant la pression phytosanitaire.

Enfin, pour conclure la réunion, Maximilien Carré a évoqué les perspectives des marchés en céréales. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il en faut pas rêver et imaginer une remontée des cours. Pour cela, il faudrait que de nombreux accidents climatiques touchent les concurrents des blés européens et c’est relativement improbable. Le blé russe a remplacé le blé européen auprès de nos acquéreurs traditionnels comme l’Egypte à la faveur d’une récolte 2016 catastrophique en quantité et en qualité. Et l’Argentine, qui a aussi dévalué sa monnaie et a ainsi permis d’augmenter ses exportations qui nous concurrence. Maximilien Carré se veut pragmatique : il faut vendre ce qui reste en stock. Les cours ne remonteront pas malheureusement dans les années à venir. Les agriculteurs doivent rester vigilants quant à l’évolution quotidienne des cours et saisir les remontées qui ne durent parfois quelques jours. Par contre, pour le colza, il se montre plus optimiste et les cours devraient remonter, même si on ne retrouve pas les meilleurs niveaux. Là encore, il faudra être réactif pour vendre au meilleur moment.

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