L'Oise Agricole 06 août 2015 à 08h00 | Par L'Oise Agricole

«En termes de gravité, on n’est pas sur un mouvement conjoncturel»

Interview de Xavier Beulin, président de la FNSEA.

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- © Bernard Leduc

Les manifestations de colère des agriculteurs les semaines passées ont eu un écho fort auprès des pouvoirs publics et des Français. Quel bilan tirez-vous de cette mobilisation?

Xavier Beulin : Vu l’ampleur de la détresse, je considère qu’il y a plutôt eu une bonne tenue des mouvements. Cette crise est à la fois liée à une situation économique de plus en plus dégradée ces derniers mois, au niveau des prix pour la viande bovine, le porc et le lait, auxquels on pourrait peut-être ajouter les fruits et légumes.
Elle a été amplifiée par deux éléments : d’une part, les conditions climatiques qui tendent la situation dans une grosse cinquantaine de départements français, critique pour les cultures d’été et le bilan fourrager, et d’autre part , les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu qui ont donné au mouvement une résonnance jamais vue jusqu’à maintenant.
Cette crise dont les ingrédients, sont plutôt conjoncturels, révèle aussi une situation beaucoup plus dégradée de l’agriculture française sur le plan structurel. Un des révélateurs est qu’en mars-avril 2015, on a importé en France des volumes de lait UHT supérieurs de 60 % à ce qu’ils étaient il y a un an, parce que nos voisins européens étaient dans une situation de concurrence favorable.
C’est bien sur ces problèmes de compétitivité que nous insistons. Sur le porc et le lait, c’est flagrant : le delta s’élève à 10-15 centimes par kg ou litre par rapport à nos voisins. Sur le porc, c’est vraiment une question de modèle économique. Techniquement, nous sommes très bons, mais le problème reste le coût du travail.

Une des causes de la colère des éleveurs était le non-respect des engagements de revalorisation des prix décidés par les filières. Où en est-on aujourd’hui?

X.B. : On avait fixé un premier palier pour le porc à 1,40 €/kg, et on y est depuis deux cotations. On espère que cela va tenir dans le temps et que les opérateurs ne vont pas jouer sur les volumes pour rester à ce niveau de prix. Pour la viande bovine, c’est plus problématique. L’objectif était fixé à 20 centimes de mieux, on est plutôt à 10, soit à peine à la moitié du chemin. Certaines entreprises jouent le jeu, d’autres pas, des différences existent même en fonction des régions au sein d’une même entreprise.
Enfin, en ce qui concerne le lait, l’engagement des industriels et des distributeurs doit permettre de ne pas descendre en dessous de 340 euros la tonne payée aux producteurs. Si ce n’est pas le cas, on reviendra à la table des discussions. C’est la raison d’ailleurs pour laquelle nous poursuivons ce que nous avons appelé la «mise sous surveillance» : il s’agit de faire en sorte que chacun tienne ses engagements. Je me suis parfois fait chahuter sur le terrain par des producteurs qui trouvent que ce n’est pas suffisant et qui demandent 400 € pour le lait… Il faut être réaliste !

Chez nos voisins européens, aujourd’hui, les prix tournent autour de 270-280 € les 1.000 litres. Je veux bien faire du populisme, mais ce n’est pas rendre service aux producteurs. Si nos voisins européens s’en sortent mieux malgré un prix plus bas, quelles seraient les mesures nécessaires?

X.B. : Il faut parallèlement que l’on rediscute notre modèle français. Le prix du lait en France nie la réactivité du marché. II y a une discussion à engager au niveau de l’interprofession. Au passage, puisque les distributeurs demandent à entrer au sein de l’interprofession, je pense qu’il faudrait faire de leur acceptation du principe de la contractualisation la condition de cette entrée.
Plus globalement, la crise a passé un cap aujourd’hui. On vit un mouvement que nous n’avions pas vécu depuis trois décennies. En termes de gravité, d’impact, on n’est pas sur un mouvement conjoncturel et je ne suis pas sûr que les pouvoirs publics aient pris la bonne dimension du problème. Je pense qu’il faut travailler en quatre phases.
Avant tout, redéfinir notre modèle agricole à la française, notre ambition à 20-25 ans. Ensuite, au niveau de chaque filière, regarder quelles sont les forces et les faiblesses, les atouts français, combiner les différents circuits de production et de distribution… Il faut aussi se poser la question de l’investissement, quel objectif, avec quels moyens…
Parallèlement, on ne peut se passer d’une réflexion sur la fiscalité. Et j’ajoute un point transversal à tout ça, celui de la contractualisation. Nous voulons réactiver ce chantier-là et ainsi permettre une relation gagnant-gagnant du producteur au consommateur. On sait aussi qu’il faut au minimum 10 ans pour assurer la rentabilité d’un investissement.

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